Journal d'une débutante, le film de Liza Del Sierra

Victime de son succès, le cinéma pornographique subit une mise à l’écart au milieu des années 70 qui l’empêche depuis lors d’avoir accès d’une part aux salles de cinéma, si tant est qu’il demeurerait encore un public intéressé, et d’autre part aux sources de financement habituelles du cinéma : CNC, chaines de télévision, régions, etc. Cette discrimination en partie fiscale – mais en réalité d’ordre moral, s’apparentant à une forme de censure - a affecté l’économie de ce genre cinématographique en le condamnant à faire avec les moyens du bord. Par conséquent la qualité n’est pas toujours au rendez-vous et la pornographie se rabat souvent sur sa finalité, à savoir la masturbation, sans se préoccuper ni de sens, ni d’esthétique - ou alors pour donner le change -, et souvent sans adopter de positionnement éthique sur lequel toute oeuvre d’Art, en principe, se doit de reposer.

 

Pour autant la pornographie aujourd’hui existe et prospère, alimentant en abondance le trafic sur internet, générant des sommes faramineuses au profit des tubes tels que Youporn et Pornhub en toute illégalité car aucun sou n’est reversé aux ayant-droits. Le principe de ces tubes, qui ont la faveur des consommateurs, est de proposer gratuitement des scènes ou des montages d’images extraites de films piratés. La vocation est dans ce cas-là purement masturbatoire. Et le but pour ces tubes est de générer à peu de frais un maximum de profit.

 

Si le mot « sexe » est ce qui lance le plus de trafic sur internet, au grand bonheur des sites qui lui sont dédiés, peu de gens avoueront leur consommation. Lié à ce que l’individu a de plus intime, la pornographie reste un domaine tabou, auquel on associe toutes sortes de pratiques, de comportements ou de déviances. Or ce sont des hommes et des femmes qui la font et la vivent : actrices, acteurs, techniciens, réalisateurs, producteurs. Qu’il y ait des imbéciles, des ignares ou de mauvaises personnes parmi eux, cela se produit certainement, comme dans tout domaine d’activités. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont la plupart du temps choisi cette profession, et l’ont investi, pour des raisons qui les regardent et que l’on évoque rarement, les médias préférant s’en tenir à la surface des choses et, en l’espèce, à l’aspect sulfureux et siliconé de ce métier. L’ostracisme perdure, car non contente de discriminer cette profession, la société poursuit de son mépris ceux qui la quittent, rendant parfois difficile pour les actrices une éventuelle reconversion, comme si elles étaient marquées à vie. Néanmoins le milieu de la pornographie fascine et c’est peut-être la raison principale pour laquelle tant d’âneries circulent à son endroit alimentant une multitude de fantasmes.

 

Notre récit se déroule en France, aujourd’hui, et se donne pour ambition de décrire le parcours d’une jeune femme ordinaire qui, par un concours de circonstances, décidera d’embrasser une carrière d’actrice pornographique. Il ne s’agit pas de faire de son cheminement celui de toutes les actrices X et le récit fait intervenir une série de personnages qui viendront apporter d’autres tonalités, un éclairage différent. Nous avons choisi de faire de Janyce non pas une exception, mais une chanceuse. Contrairement à la plupart de ses consoeurs, elle ne passe pas par la case « amateur ».

En France, aujourd’hui, ce qui a la faveur du public, ce sont essentiellement les sites dédiés à la pornographie dite amateur, avec comme tête de gondole « Jacquie et Michel ». C’est par ce biais que la plupart des actrices X entrent dans ce métier. Il s’agit de pornographie bas de gamme où le procédé consiste à rendre la plus réaliste possible la scène de sexe, avec pour résultat qu’elle soit moche et dégradante, et comme avantage d’avoir à investir très peu d’argent en production, puisque l’on tourne sans artifice, avec des moyens techniques très réduits, et des intervenants qui acceptent de travailler au rabais ou ont peu d’exigences - a fortiori lorsqu’ils débutent -, dorment sur place ou rentrent chez eux après le boulot et se contenteront d’un big mac pour déjeuner. Ce marché prospère, mais il est très éloigné de la définition de la pornographie en tant qu’œuvre de création.

En France existe un ilot de résistance, fourni par la chaine Canal Plus qui persiste à diffuser un film pour adultes par mois, produit en France, film que la chaine finance ou qu’elle achète une fois achevé. Hormis Canal Plus, la société Marc Dorcel et quelques autres continuent à produire des films dits scénarisés, c’est-à-dire reposant sur une intrigue et des personnages, intrigue dont découlent les scènes pornographiques - mais c’est souvent dans un souci de marketing que ces productions existent car elles sont onéreuses et peu rentables. Cependant, en terme de production, la fabrication d’un film de ce type s’apparente beaucoup plus à celle d’un court-métrage de fiction qu’à du « Jacquie et Michel ». Autrement dit, le tournage d’un film pornographique scénarisé, hormis le fait que l’équipe technique est très réduite, ressemble beaucoup au tournage de n’importe quel court-métrage de fiction. D’ailleurs, au moment de l’âge d’or du porno en France, c’est à dire au début des années 70, un technicien pouvait sans problème selon ses engagements passer d’un plateau de X à un plateau de tournage de film dit traditionnel.

Janyce se retrouvera donc d’entrée de jeu dans le milieu du porno dit professionnel. Cela évitera au récit de se pencher sur l’aspect le plus controversé et le plus sordide – et en même temps, paradoxalement, le plus médiatisé – de la pornographie contemporaine. Car c’est avant tout le parcours d’une jeune femme ordinaire qui nous intéresse, et pas les dérives d’un secteur économique ; son parcours néanmoins ressemblera à celui de beaucoup d’actrices X.

 

Il est temps de rappeler que l’être humain est un animal qui fait l’amour pas seulement pour la reproduction de l’espèce, mais aussi pour son propre plaisir : il est avéré que l’acte sexuel libère un certain nombre d’hormones bénéfiques à son métabolisme et qu’il garantit une forme de confiance en soi. Par conséquent le personnage de Janyce et son parcours nous permettront de développer le thème de la recherche du plaisir – en l’occurrence du plaisir féminin -, thème peu exploré dans le cinéma contemporain, a fortiori dans le court-métrage. Cela peut sembler étonnant dans la mesure où le cinéma, depuis ses débuts, a souvent eu tendance à vouloir montrer l’immontrable ; prenons pour exemple la violence, dont la représentation à l’écran, comme l’érotisme, a souvent contribué au succès des films.

Si aimer le plaisir, aimer en donner ou s’en donner, est quelque chose de tout-à-fait normal, en faire son métier est une autre paire de manche et conduit à se poser un certain nombre de questions, questions que nous tâcherons d’aborder tout au long du récit : pourquoi devient-on actrice X ? pour l’argent ? le sexe ? la liberté ? l’expérience ? quel regard la société, ses proches, ses amis, sa famille, porteront-ils sur Janyce ? comment ce milieu fonctionne-t-il ?

En même temps, qu’on le déplore ou non, notre société s’appuie sur le matérialisme et le consumérisme, et la pornographie contemporaine ne fait que s’inscrire dans ce mouvement en mettant en scène un plaisir lié à une transaction, allant jusqu’à tarifer les prestations sexuelles selon leur difficulté. Si l’on a qualifié plus haut Janyce de jeune femme ordinaire, il se trouve aussi qu’elle aime le sexe. La sexualité est une chose importante pour elle, et si au début du récit elle travaille en peep-show, ce n’est pas tant pour l’argent que pour le plaisir que lui procure le fait de se masturber face à des inconnus. De fait, notre souci sera de représenter sa sexualité propre, et non de la mettre en scène dans des actes sexuels professionnels, car susceptibles d’être faux. Hormis la séquence du peep-show, le plaisir de Janyce aura lieu en dehors des scènes qu’elle tournera ; autrement dit, nous montrerons sa sexualité de jeune femme ordinaire. De ce parti-pris narratif découleront un certain nombre de choix de mise en scène. Sur le plan visuel, les actes sexuels seront suggérés plus que montrés. À ce titre, la séquence lors de laquelle Janyce « excite » son partenaire défaillant en lui parlant à l’oreille, a une lourde charge érotique et nous en dit plus sur Janyce que si on la voyait tournant une scène pornographique avec lui. Car montrer une scène pornographique en train de se tourner induit forcément artifice, mise en scène et simulation. Or c’est la vérité de Janyce qui nous intéresse. Il s’agit de faire d’elle un personnage attachant, identificatoire, qui assume ses choix, et non pas une jeune femme ballotée par un destin qu’elle n’aurait pas forcément choisi. Janyce est une jeune femme curieuse, en quête d’expériences, qui veut se révéler et découvrir son propre moi érotique. Notre projet raconte son parcours dans un univers qui nous est familier mais qui est largement méconnu et dont nous avons l’intention de dresser un portrait à la fois honnête et divertissant, dans un souci d’authenticité, de respect et de légèreté. En réalité, c’est l’attention à l’humain qui guide notre démarche.

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